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Transmissions transgénérationnelles des guerres

Un pélerinage au Camp

Survivants, leurs enfants et descendance

(Extrait)

nota : ce texte évoque la seconde guerre mondiale
et des conséquences de la déportation

Mon pays natal se situe dans l'Ain. Il a été, pour moi, un pays natal fermé, enfermé, car longtemps les frontières ont été uniquement les murs de ma maison d'enfance que j'étais autorisée à franchir seulement pour aller dans mon merveilleux pays d'adoption : l'école ! (...) Nous protéger, nous cacher, vivre en invisibilité, mais aussi protéger la légitimité de pouvoir encore survivre jusqu'à la fin ... Alors que nous étions dans l'après guerre, en temps de paix! Nous mettre à l'abri de tout : c'était la quête obsessionnelle de mon père, déporté survivant de Büchenwald-Dachau (...) Mes parents se sont rencontrés, ont fait alliance et nous ont transmis la vie grâce aux conséquences de la guerre. J'ai été conçue, approximativement, à la date anniversaire, du jour de son entrée à Buchenwald ! J'étais, dès le départ, marquée du sceau identitaire de "fille de déporté".

 

Je suis allée le 28 Juillet 2023, à Büchenwald. J'ai «crié» ce lapsus (aucun thérapeute n'est à l'abri d'en faire, s'il est dans l'honnêteté et l'humilité de le reconnaître!) : je retourne à Buchenwald !!!!!!! c'est dire comme mon camp intérieur fantasmé, depuis ma petite enfance, fut vécu comme de manière réelle, car je n'y étais jamais allée en vrai ! Boucler une gestalt... J'avançai enfin dans le «Présent du Passé», je passai le seuil de la Porte du Camp, déterminée. Je venais à la fois seule et parmi d'autres... Je me dégageais de l'Indicible, et venais tenter de nommer in vivo des tranches que je taillerais dans l'Innommable...

(...) J'avais comme 2 âges, celui du passé et celui du présent ! (...)

 

2) Les transmissions traumatiques et leurs effets 

 

Parmi les enfants nés pendant ou après cette guerre, 5 grandes dynamiques transgénérationnelles principales me semblent, du point limité de mon expérience personnelle, et professionnelle, et de ma recherche à ce jour, se dégager :

a) - ceux dont les parents ont traversé la guerre, éloignés, sans être directement menacés mais ont été quand même parfois très impactés ;

b) - ceux dont les parents l'ont traversée dans des positions très ambivalentes, voire placées ou obligées d'être dans le camp «ennemi» ;

c) - ceux dont les parents ont été survivants de la barbarie ou dont les ascendants sont morts ;

d) - ceux dont les parents ont résisté sans être pris ;

e) - ceux dont les parents ont commis des fautes ou exactions criminelles de toutes sortes... Et ce qui n'est pas exclu, parfois, un mixte de plusieurs de ces dynamiques... Sans oublier bien sûr la dimension génocidaire... Ces dynamiques ont pour vecteur commun l'ombre du Secret, des secrets de famille. Il s'opérerait une migration inconsciente du trauma à travers au moins 3 générations, (cf. Travaux de R. Kaës - H. Faimberg) que je développerais, plus loin, dans le texte... Certes, il y a le factuel, l'histoire, l'informationnel, l'objectivable, important à connaître, ne serait ce pour garder la raison!et cheminer au mieux vers une compréhension intellectuelle collective! mais ce qui prédomine, ce qui est le plus agissant, et soignant, c'est le vécu personnel de chacun par rapport à cela... Autrement dit, cela demeure avant tout une affaire familale et de lignée singulière, et de comment elle a été prise dans le champ des injonctions socio historiques (la niche cf. Anne Ancelin S.)... Et bien sur, finalement et principalement de l'intégration personnelle, subjective, de chaque descendant, de comment il va faire Sens, accueillir son éprouvé sans auto-censure, composer et transformer, voire sublimer... Nous sommes dans la problématique des loyautés visibles et surtout invisibles et in fine se détachent deux essentielles questions : comment rester loyal tout en refusant de répéter le tragique ?... Comment refuser, condamner l'acte tout en ouvrant à la dimension plus haute de celui qui put commettre un acte répréhensible ?... Ici s'invite un chemin de pardon : par avance, premièrement à soi-même, pour atteindre celui à l'autre... ouvrage qui se terminera ou pas lorsque viendra la mort...

 

Dans le champ personnel, clinique, professionnel, celui également de mes lectures, concernant la souffrance transmise et vécue, j'ai extrait des manifestations suivantes (liste bien sûr non exhaustive, ni unanime ; la prendre également avec mesure et précaution, comme une source éventuellement agissante dans la dynamique de causalité) :

 

2.1 Le terreau maladif 

 

- à la première génération (l'Indicible) : pour le porteur de secret, l'auto interdit de dire et le surgissement des tremblements de «taire», des crises clastiques (accès de colère et de rage disproportionnée, accès de violence) des mots, expressions, gestes qui échappent attestant de rechutes fugitives et imprévisibles dans le trauma; un empêchement durable de tendresse ? une mutilation psychique qui se traduit par une phobie des affects ; la culpabilité d'avoir survécu, avec ce compromis paradoxal tyrannique intériorisé de l'injonction de vivre(ce sera le corps et la tête contrôlante) tout en ne vivant pas; la phobie des maladies ; une exigence de vie irréprochable; une exigence de faire, matérialiser et stocker des biens; une perte de dignité, une oscillation entre l'orgueil parfois démesuré, devenant autoritaire et la honte d'avoir été humilié ; le syndrome de Stockholm ; une très forte susceptibilité liée aux blessures suivantes : trahison, humiliation, abandon, rejet, injustice; la peur de l'autre, une grande méfiance dans l'être humain, une anxiété permanente, la dépression existentielle ; une peur de l'avenir ; l'adaptation relationnelle de surface ; une difficulté à être parent (...) ; d'autres trouvent la force et la nécessité impérieuse, de témoigner une partie dans leur famille, ou en association mémorialiser

 - à la deuxième génération (l'Innommable) : le mutisme (loyauté du silence); le sacrifice ; l'hyperadaptabilité de l'enfant sage ; l'horreur des conflits, la peur imaginaire de blesser ou de tuer l'autre pour un simple refus ou manifestation de vivre ; la honte des origines, de douter sur le vécu parental ; la culpabilité de l'impuissance ; ce double lien de faire une vie parfaite mais avec l'injonction de ne pouvoir jouir de la vie, une illigitimité du droit au bonheur ; des troubles alimentaires ; le rapport coupable à l'argent  ; l'honneur de ne pas faillir ; une identification loyale à la victime mais aussi celle profondément refoulée à l'agresseur (fantasme:extraire dans le parent, pour le libérer, le bourreau intériorisé et l'emprisonner en soi) ; de la stérilité ; un écho hyper sensible aux cinq blessures ; des jeux d'enfants violents et muets remettant en scène des agressions traumatiques passées insues, parfois des troubles psychotiques, les biopathies primaires et secondaires, les maladies de l'appareil respiratoire (...) 

 - à partir de la troisième génération (l'Impensable) : «ce qui a été lontemps caché explose, comme une bombe à retardement : les décompensations somatiques, les phobies, cette tentative désespérée et ressentie comme impérieuse d'incarner ce qui est tu mais fortement pressenti, à savoir l'agir autiste et psychotique, et social (violence terrible liée à la vengeance inconsciente), le sacrifice ou la dilapidation de l'énergie, l'argent ; le sauveur de la famille et de la lignée passe à l'acte, comme destinataire inconscient d'un message transgénérationnel (cf.R. Kaës. Le sujet de l'héritage), choisi comme patient désigné (cf. Boszormenyi - Nagi et P.C Racamier)...

Et pour tous, quelle que soit la génération, le corps qui parle, quand le secret pousse, agit, suinte, ricoche, cette «loi» : «ce que qu'on ne peut pas dire, il faut le taire » (Wittgenstein) devient : «ce qu'on ne peut pas dire, on ne peut pas le taire, ni s'empêcher de montrer ce qui ne peut être dit»
F. Davoine
 & J.M Gaudillière. 

 

2.2.Le terreau devenu fertile 

-   le socle stable de notre créativité, au service de la sublimation : l'art sous toutes ses formes, l'écriture, les passions heureuses, le travail choisi, l'engagement (Stephane Hessel), la quête de protéger notre monde et notre Humanité, seul et à plusieurs, etc... Il n'est pas rare que nous reprenions le flambeau de nos ascendants, que nous le prolongions ou le transformions... Il y a, pour tous et chacun, des brèches de résilience, données et d'autres toujours possibles ! Les générations successives sont moins chargées et plus créatives

 

-   ritualiser 

- pélerinage : Venir en personne, pour les enfants de survivants, avec le corps, sur le lieu traumatique d'origine, permet également de s'unifier et se détacher, mettre le passé au passé tout en garantissant cette loyauté de filiation, et cette mission de transmission qui nous incombe, enfants de survivants..

Constellation : (...) il est possible, par l'imaginaire (rêve éveillé) ou avec des objets, des figurines, de faire un véritable travail de reconnaissance et de rangement symboliques (...)

 

(...) La transmission n'est pas que négative ; mais en travaillant le négatif, le nuage se dissipe, et le soleil de la transmission positive peut prendre toute sa place. Le chemin de libération, pour le recevoir, passe, à mon sens, par cette dimension holistique : corps, cœur, esprit unifiés. Un long voyage, passionnant, au service de la circulation de la Vie. Le thérapeute aujourd'hui est de plus en plus sollicité comme prestataire de soins rapide et efficace, qui doit soulager brièvement, mais s'il y a «miracle», il est selon moi, dans un travail des profondeurs , qui laisse à chacun, acteur de son propre travail, le temps psychique nécessaire pour s'auto-guérir et ceci durablement... Guérir étant mieux vivre et plus paisiblement avec... et surtout pas un effacement, ou une coupure illusoire (une de plus!)... Nous sommes convoqués à résister à la prégnance de la solution de l'effacement... (je suis adepte fervente de : «nous sommes tous mortels, et c'est cette butée qui nous permet d'accèder à la Joie de donner du Sens à notre vie et d'Aimer»)

 

Magali Brossaud . Aller et retour du Camp : 28 Juillet - 7 Août 2023. Pour ma descendance...

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1) Le pays natal

 

" Il n’y a pas de “nouveau pays natal”, le pays natal est le territoire de l’enfance et de la jeunesse.

Qui l’a perdu reste un être perdu ".

 

(J. Améry . Essais pour surmonter l'insurmontable in J. Altounian)

 

Pour avoir le texte complet, me contacter...

© magali brossaud - 2024

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