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 A TOI, LEONARD COHEN

Mon poète et premier éclaireur de l'âme

 

Dis, ça pourrait parler de ça alors ? Dans le silence. Y égrener 4 temps, et chaque séparation.

La conception trinitaire. Le ventre.La naissance pour le visage et le corps découverts remis dans les bras de Ceux Là. La Réalisation foudroyante de la Mort.

Cette dernière, à mon insu depuis le début, à 3 ans et en conscience, à 6 ans. Je me souviens de cette question, et de ma détresse et ma colère cachées: «On ne le verra plus? Où il est ?». La réponse embarrassée, pour ne pas faire de peine à l'enfant universel en soi: «au ciel ». Pourquoi ?!

2016 : je repense en secret à cette imagerie naïve, j'entre en dialogue avec cette perte d'un grand Repère que tu fus toute ma vie. Ce Besoin de te savoir quelque part : « tu es monté au ciel »

Aujourd'hui, LC, le Ciel, cette métaphore, m'aide à me tourner et m'élever, vers l'inaccessible Etoile !  .11 . Mais  je sais, et sens depuis si longtemps, que cela ne peut se faire sans le chercher au plus profond de moi. Je sais que j'habite là ! en bas, avec mes petits mots. Quand je réussis une évasion de cette forteresse implacable : l'Orgueil. Je les écris de là : ce territoire de plaines. Champs. Bocages, Etangs. Bois. Ce grenier qui nourrit les villes, et si précieux en temps de guerre ! Traversé jadis par deux jeunes femmes très belles qui se déhanchaient en pédalant, de leurs mollets vigoureux : mission de ramener des sacoches remplies d'une oie pour Noël, de beurre et d'œufs. A la barbe de la Police, amie de l'Occupant .Mais aussi ce territoire du dépouillement. De l'impuissance. De la source ignorée du rêve. Du ruisseau intarissable du désir.

J'y suis domiciliée là, pour quelques temps, dans la pointe de cette ancienne ferme restaurée. Qu'on ne devinerait pas l'avoir été, mais dont les vieux voisins de ma rue, s'en font veilleurs et gardiens heureux d'une mémoire. Visitée par les mésanges. A l'entrée d'un lotissement ordinaire. Mon corps, mon cœur, mon âme y continuent sans relâche un long travail de tresse : l'ex ouvrière originaire d'une ville industrielle désespérante ne s'arrête toujours pas... Je pense depuis si longtemps, LC, -depuis le Début, du moins je marche, je «carbure» avec cette croyance christique - à ça. Ce chemin, cette spirale. L'Avant. La Poussière. L'être vivant grandissant. Puis qui se rapetisse. La Cendre. La propulsion fulgurante vers l'Etoile minuscule. Ce point à interroger dans la constellation, dès le seuil franchi du dernier jour? Je pense à cette butée, qui arrivera. Je Fais avec, à cause de ça. Dans les petites mains de l'enfance, de l'argile, dont je m'approvisionne dans mon âme. J'ai toujours bâti en parallèle deux constructions : un totem de galets, qui parfois dégringolaient dans le Réel, que je réalignais en changeant la forme, obéissant à cette loi supérieure, et un château de papier. Cette loi Inscrite, à jamais, dans le Coeur des enfants. Gravée, recouverte, et exhumée, par ta chanson qui vint me convoquer à mon appel primordial à 16 ans : «There are heroes in the seaweed, there are children in the morning They are leaning out for love and they will lean that way forever While Suzan holds the mirror » .1

 

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Ecrire, poursuivre ce que j'avais prévu initialement, et qui n'est pas encore en mots !

Rencontres denses avec l'imprévisible, le rythme , la cassure, la colère et l'amour, les guerres, la légèreté de l'espérance.  Tous ces revenants qui déboulent, se bousculent, s'assoient sur mon bureau ! Quelle pagaille, pour avoir une place dans le texte. La bourrasque du Manque, du Vide, de l'Insuffisance, reçue parfois en pleine figure, comme une morsure. Le Lien et le Manque que je n'ai cessé de t'écouter chanter,L.C. Et de provoquer là encore un Evènement: le retour   d'un être mythique de la Réconciliation, une Jument Ailée.

 

La lenteur pour se reposer de la course dans le temps

Combien en reste t'il, de temps ? C'est du luxe pour moi, mais à Gaza !!!!! Le silence remplit la pièce ; l'échéance d'envoyer le texte, approche ; l'écran est immensément blanc, la frappe de mes doigts ralentit, se raréfie parfois, me désolant, sur le clavier. Culpabilité de l'impuissance. Frappe, je viens, j'ai le culot de dire ! Moi qui suis à l'abri des bruits du monde ! Je me terre et j'écoute LF qui lui aussi a surgi et engueule Ludwig. Si ça se trouve, les voisins vont l'entendre. «Muss es sein, es muss sein : cela doit-il être ? Cela est» ! Prête à sortir, pour la Musique. «Dans la rue, la musique. Descendre dans la rue» .2 Dans les starting blocks : tu imagines, camarade, mon frère, comme il serait, ce grand défilé, interminable, derrière la banderole de Ludwig La JOIE, Ludwig la PAIX, avec Antelme et Duras, Levy, Veil, Bettheleim, Frankl, Arendt, Almery, Manoukian, Stambul, Il postino de Neruda sur son vélo, Schindler, Bobin et son sourire silencieux de la Grâce, Jacques Prévert avec sa pipe et sa pancarte «Barbara, quelle connerie la guerre !» toi LC, Arvo Part et son miroir dans le miroir .12 , tous nos grands, nos maîtres, Martin Luther King, Angela Davis, et nos humbles, tous les défunts qui sortiraient des fosses, du fond de la mer, des océans, des Andes, de l'Amazonie, des canyons américains, des mines... Avec un nombre toujours grandissant d'entre nous, encore vivants, qui marcheraient, en silence, sans le mensonge, l'hypocrisie de ceux là, qui ne cessent de cacher la Bête pour la faire revenir, et sans récupération. Pour la PAIX, la RECONCILIATION. Dr Izzeldin Abuelaish, les migrants, les descendants des immigrés italiens, espagnols, de toute l'Afrique, de partout et même et bien sûr les descendants des victimes et des bourreaux, en chair et en os, ceux porteurs d'un héritage aussi terrible qu'ils veulent absolument transformer en «plus jamais ça». L'étincelle pacifiste authentique traversant à la vitesse de la lumière l'intérieur du pays, en rejoignant d'autres, les échos !!! Ce n'est pas encore le moment. Cela n'arrivera pas comme ça, dehors, bien sûr, mais je le comprends, sens, autrement. Deuil  de ce rêve, de celui là. Mais j'emporte le trésor de cette métaphore en moi. . Quelque chose de très important se meurt, d'autres choses arrivent, celles du désespoir mais aussi de l'espérance. Respirer notre poésie, notre désir. Nous sommes, nous existons. Perdre et gagner autrement, ranger et cultiver le grand dans du petit. Je reprends, descendant à l'intérieur, la montée de l'échelle du Ciel, pour t'approcher ! Ce besoin impérieux de te parler. Mais aussi et surtout de retrouver ta voix, pour que tu portes la mienne.

En 1974, je te découvre pour la première fois, avec A. et son compagnon anglais

Avec mes amis du Jamais Jamais secret, nous signons un pacte, cet unique compromis de respecter , d'obéir au «Plus jamais ça» de leurs ainés de l'Histoire : même s'il est menacé (Chili, Vietnam...). Le monde s'ouvre : la lumière de Love and Peace irradie en gagnant la planète et les îles. J'entends de la platine, venue de nulle part, une histoire de train, d'errance, qui me happe. Celui que prend, en croyant le choisir, l'étranger ; soupir des gares successives, montées et descentes. Ne jamais pouvoir rester ; tu nous invites, dans l'hôtel, à voir «la route qui monte, comme une fumée, derrière sa tête» .3 Moi, je suis fille d'un «étranger», celui des convois de 1943-1945 pour les camps, qui a une trace effilochée, impossible à recouvrir, impossible à révéler, derrière lui. Née après guerre, je l'ai longtemps planqué, mon étranger, à mon insu, dans mon crâne, dans mes pas, ma parole et mes gestes. A mon insu, une chorégraphie allemande imaginaire à la Pina Bausch, tassant au maximum régulièrement le coussin de mon cerveau, pour faire de la place ; défigeant des silhouettes revenant de la même Allemagne. Ballet de générations qui s'emmêlent, s'attirent, se rejettent, se perdent, ricochent, tournoient, s'interpellent. «Qui, j'ose dire, appelle ?» .4 Chuchotent, chuchotent, chuchotent, dans chaque répétition .3. Une danse, déséquilibrée. L'autre, structurée: un pas en avant, un en arrière, un sur le côté. Oui, mon autre Suzan des années 2000, dans le miroir de ton art intuitif : il y a aussi ce mouvement à ma façon. Incrusté dans ma cervelle, tatoué pour d'autres, ce message, que résister, comme survivre aux fusillades, ou aux interrogatoires insoutenables des caves, pouvait être à ce prix d'effacer son propre passage .5

 

Octobre 2023 

Là où devait démarrer mon texte à l'origine ! Depuis que le 7 Octobre (après «mars 2020» ! «l'Ukraine») signe une ruse de Cronos pour continuer à défendre sa toute puissance en dévorant  depuis la nuit des temps chacun de ses enfants. La guerre, soutenue par le Mensonge: agresser pour défendre le Bien. Bloc et campisme ; totalitarisme qui se propage vers un délire mondial... Le droit de tuer parce qu'il faut laisser le pouvoir aux meilleurs, d'une race supérieure. A nouveau. «Je ne savais pas que j'avais la permission de tuer» .4 Je me souviens de Nadav Lapid, cinéate, pleurant ses années de soldat pour Israel, évoquant la fascination induite des très jeunes enfants devant l'uniforme à l'école .7 J'ai peur à nouveau de ce qui s'approche, gagne du terrain. Ma prière : Arrêtez de sacrifier les enfants, qui suivent , à travers l'histoire du monde, les adultes, jusqu'à accepter de donner leur vie «We started up the mountain, I was running, he was walking ; he looked behind his shoulder, and he knew I wouldn't hide» .6

LC, en regardant la pochette du CD Songs from the road 2009, je m'étourdis de toi en boucle. De ce désir impossible que tu reviennes, redescendes à Tel Aviv au plus vite en 2023. Tu avancerais en noir, écarterais le rideau pour entrer dans une scène lumineuse.Immense ovation. Les dominants n'y pourraient rien, au risque qu'un peuple se dresse contre eux. Toi le petit fils de rabbins, qui est un Koen, tu demanderais que les théologiens deviennent révolutionnaires. Qu'ils se penchent sur les textes fondateurs multiconfessionnels du monde entier, pour effacer toutes les incitations paranoïaques au massacre, au meurtre, au droit à la suprématie. Que nous sommes tous frères devant l'Eternel.Tu parlerais de ceux qui ont porté l'étoile jaune, et refusent, pour une seconde fois, trahis et humiliés, qu'elle soit épinglée pour justifier un droit de la victime à devenir un bourreau implacable et sans fin, bafouant la Justice Noble par le masque hideux de la Vengeance. Tu chanterais la tourmente des loyautés, où nous pouvons tous être piégés. Ainsi, à la guerre du Kippour, où tu as écrit pour les soldats «je suis venu pour mes frères Je sais que vous avez raison Je sais que vous avez tort» tu as effacé ces vers quelques mois après pour les remplacer par une phrase magnifique de réconciliation essentielle et universelle : «je suis venu car des enfants tombent .4. Aucun enfant ne doit plus tomber à Gaza ni ailleurs .13 Aucune personne, aucune famille à décimer. Aucune école, aucun hôpital à détruire. Cela n'aurait pas dû se faire. «You who stand so tall above them now, your hatchets blend and bloody, you were not there before, when I laid upon the mountain... A scheme isn't a vision » .6

 

Dans le chaos, celui des repères volontairement piétinés ou détournés, celui du meurtre immediat, mais aussi de celui, qui se fait insidieusement, mais sûrement, se tourner vers le père. L'interroger en s'interrogeant dans notre histoire. Quand le père biologique et le père spirituel se superposent. Se tourner vers les origines. A qui parlons-nous ? Quelles sont les mémoires qui nous tuent et celles qui nous fondent, qui nous agissent ? Accepter l'Histoire dans notre histoire, et aussi inversement ,malgré tout. Mais ne pas la répéter, où elle a menti, tué, perverti. Déconstruire et reconstruire à partir de ce qui sera soigné. Là : Dans la Honte et la Culpabilité des Origines, la Douleur, la Colère et le Ressentiment ; pour un Témoignage Digne. Regarder comme les pièges brillants pourraient nous aveugler: la SCIENCE pour choisir de refuser son corps et en changer, et l'I.A nous promettant de nous faire virtuellement dialoguer avec nos morts !!! Que deviendra l'Humain dans un monde d'illusions qui ne parlera pas, à nu, à l'âme ? qui ne nous cadrera pas dans ce chemin ontologique de faire avec, pour trouver le plus haut, réparer les blessures transgénérationnelles et celle de l'Histoire ? Cette attaque perverse du Manque Fondateur dissimulée par l'effacement de la pluralité et des libertés, la fascination du «sans limite» : une promesse d'Avenir pleine d'espoir , de diversité, de paix et de Lumière, pour la jeunesse ????. !!!.. «I asked my Father, Father change my name. The one I'm using now is covered up with fear and filth and cowardice and shame (...) I locked you in this body I meant it is a kind of trial (...) Please Let me start again I want a face that'f fair this time I want a spirit that is calm..(...) I never never turned aside.I never walked away. It's was you who built the temple» .8

LC, il me faut bientôt repartir. Je rencontre la fatigue de l'évocation d'un long voyage ; fatigue d'aimer tellement la vie et l'humanité, qu'un rien peut écorcher.

I did my best, it wasn't much

I couldn't feel, so I tried to touch I've told the truth, I didn't come to fool you » .9

 

Devant mes yeux, une vidéo de toi ; tu t'inclines sur ton micro, t'adresses dans la grande discrétion et l'Elégance, quels que soient les lendemains, à tous ceux qui en souffrent, de cette laideur d'eux même, «we're ugly, but we have the music» .10

 

Nous n'effacerons pas -  c'est cela LC ? - ce qui  est comme ce qui a été . Moi qui écris, je pose aussi ma bougie, sur ma table, Toi dans ta chanson, une des dernières, saluant toutes celles visibles et ignorées : «a million candles burning for the help that never came... you want it darker... we kill the flame... Hineni» .11 

 

Je te vois lever ton chapeau. Je t'aime.

 

Foutu et miraculeux texte, des heures avec toi, je te quitte. Je te remercie de m'avoir guidée dans ma marche avec ma communauté humaine. Oui, celle d'assumer cette colère et l'amour, cette ambivalence : le refrain d'une vie à courir après une Parole qui n'est pas venue. D'une Présence absente. Oui disparaître à condition de réapparaître.

 

Je redescends dans le Réel. Le miroir m'attend, sur le fauteuil, à côté du matelas. Bientôt, quelqu'un doit arriver : je vais continuer ce que m'ont enseigné Suzan, the Stranger et l'Evenement.

 

« Il tombe radieusement vers la lumière dans laquelle il tombe. Ils ne peuvent voir qui le soulève alors qu'il tombe,ou alors comment sa chute se transforme, et lui même est perplexe jusqu'à ce que son cœur pousse un cri pour bénir celui qui le tient dans sa chute. Et dans sa chute, il entend son cœur pousser un cri, son cœur explique pourquoi il est en train de tomber, pourquoi il a fallu qu'il tombe, et il se rend à sa chute. Bénie es-tu, étreinte de la chute. Il tombe dans le ciel, il tombe dans la lumière, nul ne peut le blesser alors qu'il tombe.... » .12

Magali Brossaud - 11/01/2024

Ci-dessous, la liste des œuvres citées...

1 .   Leonard Cohen - Suzan

2 .   Leo Ferré - Muss es sein

3 .   Leonard Cohen - The stranger song / Graeme Allwright - L'étranger

4 .   Leonard Cohen - Who by fire

5 .   Leonard Cohen - The partisan

6 .   Leonard Cohen- Story of Isaac

7 .   Nadav Lapid - Le genou d'Ahed

8.    Leonard Cohen - Lover lover lover

9 .   Leonard Cohen - Halleluyah

10 . Leonard Cohen - Chelsea hotel

11 . Leonard Cohen - You want it darker
        Jacques Brel - La quête

12 . Leonard Cohen - Le livre de la miséricorde
        Leonard Roczek : Arvo Pärt - Spiegel im spiegel for Cello and Piano

13 . HK et les saltimbanques - Gaza Gaza : poème de Refaat Alareer

© magali brossaud - 2024

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